Comment lutter contre la gentrification?

Par Marie-Ève Desroches

Membre du FAS


Le contexte de la mondialisation néolibérale impose aux villes un développement entrepreneurial comme pensée unique. Ce type de développement engendre une bipolarisation des structures sociales amenant « d’un côté, la “classe de service globale” et de l’autre, le nouveau prolétariat tertiaire peu qualifié et mal payé, au service de la première » (Lehman-Frisch, 2009 99). À ce titre, les villes constituent des sites où de nouvelles formes d’accumulation se déploient tout en permettant la reproduction et le renforcement du système capitaliste. Ainsi, l’urbain constitue une échelle de plus en plus utilisée pour articuler des luttes, mais également pour formuler des revendications.

Dans le cas de la lutte contre la gentrification, de nombreuses tactiques sont employées pour lutter contre ce phénomène qui touche de plus en plus de quartiers et de villes. Cette diversité de tactique peut conduire à de nombreuses tensions dans le milieu militant, c’est pourquoi je propose ces quelques paragraphes pour réfléchir sur une action qui a créé de la controverse dernièrement dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. Ce texte ne vise pas à faire des reproches ou encore à encenser cette action, mais bien à faire avancer les réflexions du FAS quant à l’articulation des luttes urbaines.

Un aperçu du processus de gentrification nous permet de voir les différentes tensions qui peuvent se dessiner dans les luttes urbaines. Pour de nombreuses villes nord-américaines, les anciens quartiers ouvriers présentent de nombreux signes de déclin comme la fermeture et le déménagement d’usines, de commerces et de ménages vers les banlieues. Face aux manifestations matérielles du déclin de l’économie manufacturière, ces quartiers présentent un besoin de revitalisation afin de leur donner une nouvelle vie. La revitalisation constitue un ensemble d’interventions visant à améliorer des secteurs considérés problématiques. La revitalisation peut se faire en rénovant et renouvelant le stock de logements, en construisant ou en bonifiant les infrastructures publiques, en améliorant le mobilier urbain, etc. Pour faire court, la revitalisation permet une amélioration des conditions matérielles du quartier.

Qui peut être contre ces améliorations? En d’autres mots, qui peut être contre la revitalisation d’un quartier?

Il est possible d’être contre une revitalisation qui mène à la gentrification. Pour définir succinctement la gentrification, il s’agit d’une forme de revitalisation qui a pour effet de chasser les gens de leur quartier d’origine. Très souvent, les améliorations issues de la revitalisation ont pour effet d’augmenter la valeur foncière du secteur et donc de hausser le coût de la vie pour les résidentes et résidents ce qui a pour effet de les chasser de leur quartier. La gentrification est l’un des effets pervers de la revitalisation : le résultat d’un déséquilibre du marché immobilier. Il est possible d’éviter la gentrification si des efforts sont déployés pour maintenir l’accessibilité des quartiers. Comment déterminer s’il y a gentrification? Contre quoi faut-il lutter pour éviter la gentrification tout en préservant les côtés positifs de la revitalisation?

Pour revenir sur le cas d’Hochelaga-Maisonneuve qui s’est déroulé quelque peu avant le congé des fêtes, la cible de l’action a été quatre commerces gentrifiés/gentrificateurs. Il ne s’agissait pas de la première action de ce genre. Toutefois, il s’agissait de la première action qui était accompagnée d’un message expliquant les motivations et qui a provoqué de vives réactions. Plusieurs réactions relatives à cette action étaient de l’ordre de l’incompréhension de la cible : pourquoi s’attaquer aux commerces de proximité?

Les quartiers présentant des besoins de revitalisation ont très souvent des problèmes liés aux commerces et services de proximité. En effet, ceux-ci ont déserté puisque la population locale ne représentait plus un marché suffisamment intéressant et lucratif. Pour améliorer les conditions matérielles du quartier, il apparait nécessaire de développer un éventail complet des commerces et services de proximité : fruiteries, cabinets dentaires, boutiques de vêtements, boulangeries, centres communautaires, etc. Ces commerces et services de proximité constituent un des besoins ressentis par les résidentes et résidents.

Toutefois, l’arrivée de certains commerces et services de proximité est pointée du doigt comme agents de gentrification. Ce raisonnement s’explique par une logique économique enclenchée par la revitalisation : l’attraction de ménages mieux nantis. Ceux-ci représentent un marché intéressant de commerces calqués sur leurs besoins (épiceries fines, restaurants, studio de yoga, etc.). Ces nouveaux commerces et services sont trop dispendieux pour la population préexistante qui, au départ, avait demandé des améliorations de leur milieu de vie. Ainsi, l’arrivée de ces commerces et services est le résultat de la gentrification du quartier : lorsque des restaurants comportant des plats à plus de 30$ ouvrent leurs portes, c’est qu’il y a une clientèle qui a investi le quartier et qui a remplacé d’autres ménages.

Ces réflexions m’amènent à me demander : à quoi doit-on s’attaquer pour lutter contre la gentrification? La lutte pour l’obtention de logements sociaux, la sauvegarde des loyers raisonnables, le blocage de mégaprojets de luxe sont des exemples de champs d’actions qui s’attaquent à la racine du problème de la gentrification : les dynamiques du marché immobilier mettant en péril l’accessibilité du quartier. Mais, il ne faut pas oublier que les commerces et services font également partie des dynamiques du marché immobilier.

Ce qui est intéressant de cette expérience, c’est de constater qu’il a fallu attendre que des gens fracassent des vitrines afin que l’on parle publiquement des effets pervers de la revitalisation. Cette action a, dans une certaine mesure, été nécessaire afin que l’on repense à la stratégie de revitalisation afin d’y inclure des mesures d’atténuation des effets. Ainsi, ces briques ont été une action qui a fait réagir, mais surtout qui a fait parler, débattre et réfléchir sur les enjeux de la gentrification.

Toutefois, des actions peuvent être menées en amont pour éviter l’enclenchement de la gentrification. Pour prendre l’exemple du quartier Pointe-Saint-Charles, les groupes communautaires et militants restent vigilants à tout projet immobilier afin de les bloquer ou encore de revendiquer une part de logements sociaux dans les projets de condos. Ceux-ci emploient un large éventail de tactiques de résistances: pétitions, participation à des consultations publiques, négociations avec les promoteurs, manifestations, occupations, etc.

En somme, les commerces me semblent constituer une cible adéquate pour dénoncer la gentrification. Toutefois, il ne faut pas uniquement miser sur cette cible. Il apparait donc important de mener des luttes continues et en amont pour protéger l’accessibilité des quartiers pour tous et toutes.