De la nécessité d’un féminisme matérialiste au FAS


Par Jeanne Reynolds

Membre du FAS

– […] sur quelle base fondes-tu la solidarité des femmes en lutte contre leur propre exploitation avec les classes exploitées par le capitalisme?

– La formulation de cette question me gêne. Elle implique que c’est aux femmes de trouver les bases de leur solidarité avec les autres exploités; elle les met dans la position, en fait, de faire tout le chemin; elle présuppose que les femmes ont des preuves à faire et des comptes à rendre à des exploités patentés. La solidarité, c’est par définition quelque chose de mutuel. Et cette mutualité exige que cette question soit retournée ou, plus exactement, rendue réciproque: comment les victimes du capitalisme […] voient-elles leur solidarité avec les victimes du patriarcat?

– Christine Delphy (L’ennemi principal)

Patriarcat et capitalisme

Parce qu’elles n’avaient pas les outils conceptuels pour nommer ce qu’elles vivaient, longtemps les femmes furent reléguées au second front de la lutte, elles le sont toujours d’ailleurs. L’analyse marxiste ne permettait pas de reconnaître les femmes en tant que classe sociale spécifique, subordonnant de ce fait leur oppression spécifique à la lutte anti-capitaliste. La non-reconnaissance des femmes en tant que classe s’inscrit dans la naturalisation des rapports sociaux qui sont les leurs comme si le sexe était pré-social. Cette attitude nie le rapport d’exploitation qui unit les hommes aux femmes, en tant que catégories politiques. Mais cette tentative d’élaborer une analyse globale des oppressions, de prétendre représenter les intérêts de tous et toutes les opprimé-e-s, masquent en tout temps la reproduction de systèmes d’exploitation à travers les rangs militants. Encore aujourd’hui, les marxistes de différentes tendances nient l’existence du patriarcat en faisant de l’abolition des classes salariées/capitalistes une priorité et leur persistance est révélatrice de la présence trop peu importante de femmes au sein d’organisations socialistes.

Pourtant, nombreuses féministes ont su démontrer au niveau conceptuel la validité d’une analyse matérialiste prenant pour objet le travail des femmes. L’erreur étonnante de plusieurs marxistes est de rejeter la pertinence d’une telle analyse en raison de la gratuité de ce travail, tellement qu’il est à se demander ce qu’il reste de Marx chez les marxistes. Il leur échappe que le caractère gratuit de ce travail n’est pas dû à la nature de celui-ci, mais au groupe social qui l’effectue et par son exclusion du marché. Il leur échappe également que le système capitaliste repose en partie sur cette reproduction gratuite de la force de travail par les femmes. Bien qu’il soit impossible de calculer la plus-value générée par celles-ci, parce qu’exclu du marché, le travail domestique, qu’il s’agisse de la préparation des repas, l’éducation des enfants et l’entretien du logement, est indispensable à la reproduction de notre existence. En se réappropriant les écrits de Marx, il apparaît aux féministes radicales que le rapport semblable des femmes au travail est également lié à un mode de production historiquement déterminé, différent du mode de production capitaliste:

Produire la vie, aussi bien la sienne propre par le travail que la vie d’autrui en procréant, nous apparaît donc dès maintenant comme un rapport double : d’une part comme un rapport naturel, d’autre part comme un rapport social, — social en ce sens que l’on entend par là l’action conjuguée de plusieurs individus, peu importe dans quelles conditions, de quelle façon et dans quel but. Il s’ensuit qu’un mode de production ou un stade industriel déterminés sont constamment liés à un mode de coopération ou à un stade social déterminés, et que ce mode de coopération est lui-même une “force productive” […]1

Ce mode de production domestique se réalise dans l’unité familiale où les femmes, exclues du marché, assurent gratuitement l’entretien du foyer, à l’avantage du mari/conjoint qui consomme la plus grande partie des produits du travail. Ce travail est caractérisé par sa non-rémunération: « Les prestations reçues par les femmes en retour sont indépendantes du travail fourni et ne sont pas versées en échange de celui-ci c’est-à-dire comme un salaire auquel le travail effectué donne droit, mais comme un don. »2 Il est en effet de l’intérêt du mari de reproduire la force de travail de sa femme pour maintenir ses privilèges. Dans ce mode de production, « le partage inégal des produits [n’est] pas médiatisé par l’argent »3 , ce faisant, la rétribution en nature ne permet même pas aux femmes de consommer librement. L’on doit également comprendre la reproduction sexuelle en tant que rapport social dans le cadre de ce mode de production; le contrôle du corps des femmes par les hommes, notamment par la contrainte à l’hétérosexualité, le mariage et le droit à l’avortement, nous démontre le caractère productif qui ressort de ce rapport, produits rapidement appropriés par les hommes.

Il nous apparaît toutefois qu’avec l’arrivée des femmes sur le marché du travail, une actualisation du cadre d’analyse des féministes matérialistes est nécessaire, même si elles continuent d’assumer, et malgré elles, la plus grande part du travail domestique. Elles ont étendu leurs activités productives à une relation salariale: garderies, écoles primaires, cafétérias, hôpitaux, secrétariat. Elles continuent d’entretenir les enfants, maris/boss, malades, mais avec une rémunération partielle, parce que leur travail devrait être naturellement gratuit. Les femmes entretiennent en ce sens un rapport semblable à leur reproduction, jour après jour, elles sont là pour servir. Mais l’imbrication des systèmes d’exploitation soulève certaines contradictions, alors que certains capitalistes bavent devant la possibilité de vendre des services de consommation qui auparavant étaient produits dans la sphère familiale, ce que défendent certains intellectuels, les femmes continuent d’être sous-payées et soumises à une élévation toujours plus importante des standards d’entretien domestique, ce qui a pour effet de les renvoyer au foyer. Il m’apparaît en ce sens nécessaire de travailler sur les deux fronts de lutte tout en reconnaissant l’existence séparée du capitalisme et du patriarcat.

Nécessité d’un féminisme matérialiste

Les différences sexuelles qui étaient données pour naturelles masquaient les rapports sociaux qui les y avaient mises, là, dans l’autre sexe. Or, le sexe n’a rien de naturel; il n’existe que parce qu’il y a hiérarchie sociale. Tout comme la classe ouvrière se forme et prend conscience d’elle-même dans le conflit, il en est de même du sexe. « Car il n’y a pas de sexe. Il n’y a de sexe que ce qui est opprimé et ce qui opprime. C’est l’oppression qui crée le sexe et non l’inverse »4. D’attaques en ripostes, la grande supercherie de la nature des sexes fut enfin mise au jour par les féministes matérialistes qui substituèrent catégories politiques à catégories de différences.

En s’appropriant l’analyse marxiste, tout en marquant une distinction claire, elles pouvaient enfin comprendre que leur oppression était structurelle, qu’elle était le résultat de rapports sociaux conflictuels de par les intérêts opposés des groupes en présence. Elles nommèrent ce système patriarcat, car il repose sur l’exploitation, la domination et l’exclusion des femmes par les hommes. Elles comprirent ce que signifiaient « être femmes », elles devaient mettre au monde des enfants, s’en occuper, prendre en charge les tâches domestiques, écarter les jambes, parader en décolletés, se vendre en mariage, dire non et subir encore, pas parce qu’un rôle leur pré-existait, mais parce que des rapports de classe les y forçaient. Elles avaient cela en commun de servir de chair à canon aux hommes; cette prise de conscience leur fit réaliser qu’elles n’étaient pas que chair, elles étaient aussi canons. L’analyse matérialiste leur a permis de comprendre que les conditions dans lesquelles elles se retrouvaient ne relevaient pas d’attitudes individuelles, mais qu’elles étaient le résultat d’un processus historique marqué par des conflits de classe.

Si l’analyse matérialiste était pertinente pour les féministes au tournant des années 70, elle l’est tout autant aujourd’hui, elle est même nécessaire. Elle permet ainsi de cibler les rapports de production, et de reproduction, comme les piliers structurels de l’exploitation. Plus que tout, elle permet de comprendre les conditions objectives qui les font femmes, ce que le tournant post-moderne a perdu de vue. En ciblant les processus culturels de marquage social, nombreuses analyses féministes masquent les contraintes liées à la survie. Le débat le plus évoquant de cette division sur le plan conceptuel est celui de la prostitution. Reléguées au second plan dans leur milieu de travail, les femmes tapissent pourtant les espaces publicitaires d’une image qui n’est pas la leur, leur rappelant sans cesse qu’elles ont une tâche à accomplir, ouvrir les jambes pour reproduire l’espèce humaine. Parce que la reproduction sexuelle est nécessaire à la reproduction de nos conditions d’existence, il devient évident pour les féministes matérialistes qu’elle apparaît comme un travail… contrôlé. Il est donc nécessaire de considérer la sexualité comme un lieu structuré par un rapport de classe.

La prostitution et la pornographie constituent en ce sens des systèmes institutionnels à abolir, car ils légitiment la violence économico-sexuelle des hommes envers les femmes, à leur service. Il en va de même pour l’institution du mariage et de la famille. La femme contrainte de rendre un service sexuel à son mari pour des raisons de survie (dépendance économique, exclusion du marché, etc.) n’entretient-elle pas un même rapport à la sexualité que la travailleuse du sexe qui, quant à elle, est rémunérée pour rendre ce service hors du foyer? Des nécessités de subsistance nous forcent à acquiescer, car notre corps ne nous appartient plus. Si l’essentiel du droit de domination du capitaliste sur le travailleur porte sur le faire, il en est de même du droit de domination des hommes sur les femmes. Nous mettons à disposition notre capacité de faire, faire qui répond à une exigence de contrôle. Ce rapport n’apparaît alors pas comme une activité librement choisie.
Pourtant, plusieurs groupes militants s’inscrivant plutôt dans l’analyse queer défendent le travail du sexe dans une perspective d’inclusion et de sécurisation du travail des femmes. D’ailleurs, ces dernières prétendent que les abolitionnistes se désolidarisaient de cette communauté, notamment parce qu’elles ne connaîtraient pas cette réalité. Or, le travail du sexe institue le privilège des hommes à imposer leurs désirs sur nos corps; en ce sens, nous sommes toutes des travailleuses du sexe, dans la mesure où nous sommes contraintes de servir pour ce que nous sommes, un sexe, dans l’ensemble de nos rapports sociaux. C’est pourquoi il nous faut lutter contre la légitimation de ces privilèges, peu importe la forme de rétribution, au sein du couple hétérosexuel comme à l’extérieur, car nous avons des intérêts communs à le faire. L’analyse matérialiste est justement nécessaire, car elle nous unifie en tant que groupe exploité vivant le même rapport face à la production de notre existence, ce que ne font pas les post-modernes, en atomisant les femmes sous prétexte qu’elles vivent des réalités différentes. Elles suppriment de ce fait l’antagonisme des sexes, les catégories politiques hommes-femmes n’étant pas inclusives de la multiplicité des réalités, mais créent des catégories intermédiaires où les pôles politiques restent les mêmes.

Mais en tant que féministes, c’est l’abolition des sexes que nous devons viser, non sa fragmentation, car on ne choisit pas d’être femme, on ne choisit pas l’inégalité. Nous ne devrions pas chercher à déployer la différence sexuelle, mais à détruire la hiérarchie sociale. Il y a, à mon sens, une naturalisation des rapports sociaux lorsqu’on parle de différences sexuelles plutôt que de contraintes hétérosexuelles: « Le social se trouve ainsi réduit au normatif, et ce qui est normatif est laissé sans explication. »5 Les différences que les post-modernes invoquent ne sont pas le résultat d’un processus subjectif, qui nous définirait en marge des catégories sociales, comme si nous pouvions nous échapper de la société. Nous ne partageons pas toutes la même culture, le même langage, bref les mêmes expériences, mais il est nécessaire de replacer ces différences dans leur contexte socio-historique pour comprendre les conditions objectives qui nous ont menés dans cette position, sans quoi, nous perdons contact avec les pratiques matérielles et l’inégalité derrière la différence.

« Le tournant culturel a effectivement rejeté en marge cette analyse matérialiste et a vidé le concept de genre de son contenu social en tant que division hiérarchique entre les femmes et les hommes. »6 Le genre apparaît alors comme un processus culturel plutôt qu’une condition à la hiérarchie sexuelle. Les théories sur la performativité du genre ne permettent pas en sens de remettre en question nos pratiques sociales, car en partant du statut privilégié du sujet qui peut entretenir plus d’une contradiction sous prétexte d’une maniabilité des identités prises comme affirmation de soi, on perd de vue « les conditions sociales dans lesquelles nous vivons notre sexualité »7. De plus, nombreux groupes queer se revendiquent porte-parole des opprimé-e-s exclu-e-s par les autres courants féministes. Bien qu’il soit certain que les interactions entre les différents systèmes d’oppression comme le racisme ou le colonialisme aient trop peu été analysées sous l’angle matérialiste, il est à se demander par quelle présomption peut-on penser que l’analyse post-moderne est plus appropriée pour leur donner voix? Encore une fois, à l’image de nos faux amis socialistes, la prétention à une théorie globale des oppressions masque bien plus la reproduction des rapports d’exploitation au sein d’un groupe.

Il m’apparaît évident, qu’une nouvelle synthèse du travail qui intègrerait l’analyse féministe et l’analyse anti-raciste devient de plus en plus nécessaire, bien que cela n’apporte aucune solution aux stratégies d’action, qui doivent continuer, selon moi, à se faire en non-mixité, si nous voulons être en cohérence avec notre cadre conceptuel. Si nous voulons travailler en mixité sur certaines luttes, par exemple sur le renversement du capitalisme, du patriarcat ou du racisme, il est nécessaire de créer des espaces de non-mixité organisationnelle qui permettront aux opprimé-e-s de se réapproprier leur lutte à l’abri de leurs adversaires, tout en créant un rapport de force au sein d’un front plus large. Allié-e-s ponctuel-le-s, voilà quel rapport nous devrions entretenir au sein d’un Front d’Action…Socialiste!
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1. Karl Marx, Idéologie allemande, p.9.
2. Christine Delphy, L’ennemi principal, p.34.
3. Ibid., p.13.
4. Monique Wittig, La pensée straight, p.38.
5. Stevi Jackson, «Pourquoi un féminisme matérialiste est (encore) possible – et nécessaire», dans Nouvelles Questions féministes, vol.28, no 3, 2009, p.29.
6. Ibid., p.20.
7. Ibid., p.29.