Ne comptons que sur nos propres médias!

Présentation du groupe de travail sur la culture et les médias

La violence de la société industrielle s’est installée dans l’esprit des hommes. Les producteurs de l’industrie culturelle peuvent compter sur le fait que même le consommateur distrait, absorbera alertement tout ce qui lui est proposé. Car chacun de leurs produits est un modèle du mécanisme gigantesque de l’économie qui tient au départ tout le monde sous pression, durant le travail et durant les moments de loisir qui ressemblent à ce travail. […] Chaque manifestation de l’industrie culturelle reproduit les hommes tels que les a modelés cette industrie dans son ensemble.

– Max Horkheimer et Theodor W. Adorno dans La dialectique de la raison

Dans La dialectique de la Raison, Theodor Adorno et Max Horkheimer décrivent l’industrie culturelle comme le système qui régit la production et la diffusion de biens culturels sur un mode industriel. Selon les deux auteurs, les biens culturels issus de ce système qui « a ses origines dans les lois générales qui régissent le capital »1 partagent les caractéristiques de toute marchandise produite sur ce mode industriel : ils sont pratiquement indifférenciés et indifférenciables , produits en série et leur production a comme objectif et finalité le profit. Aujourd’hui, le terme d’industrie culturelle semble avoir sombré dans la banalité. On peut par exemple penser à la lettre signée par MM. Duceppe, Larose, Parizeau et cie pour saluer la candidature de PKP qui décrivait Québecor comme un « fleuron de notre industrie culturelle »2 , il nous semble qu’il s’agit là d’une très bonne indication qu’aujourd’hui, nous considérons bel et bien la culture tel que le décrivaient Adorno et Horkheimer il y a plus de 60 ans. Les deux ténors de l’École de Frankfort disaient déjà en 1947 que « le film et la radio n’ont plus besoin de se faire passer pour l’art ». En effet, « Ils ne sont plus que business : c’est là leur vérité et leur idéologie qu’ils utilisent pour légitimer la camelote qu’ils produisent délibérément »3.

Bien évidemment, nous ne pouvons nous limiter aux constats pessimistes d’Adorno et de Horkeimer et c’est un peu sur la base de cette réalisation que repose la première partie du mandat du Groupe de Travail sur la Culture et les Médias (GTCM), soit celui de promouvoir une vision différente de la culture, celle d’une culture qui soit véritablement émancipatrice. Le mandat ambitieux que nous nous sommes donné-e-s ne s’arrête toutefois pas à cela, à plus court terme nous avons également deux autres axes de travail : nous souhaitons participer à la diffusion et à la construction d’une culture du socialisme et finalement, réfléchir et agir sur l’espace médiatique au Québec.

Il n’est pas difficile de comprendre qu’en ce qui a trait à ce que nous avons appelé la culture du socialisme, il y a un travail urgent à faire. Comme le dit souvent le philosophe Slavoj Žižek, il est visiblement plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme et on constate que malgré son aberration, la thèse de Francis Fukuyama qui annonçait la fin de l’histoire avec la société capitaliste libérale semble donc s’être ancrée fermement dans l’imaginaire populaire. Le GTCM a comme souhait de participer au travail de réhabilitation des concepts hérités des traditions marxistes et révolutionnaires. Que ce soit grâce à l’organisation de conférences, à la publication de textes voire de livres ou encore grâce à de l’éducation populaire, nous souhaitons ardemment qu’il vienne autre chose à l’esprit des gens que les colonnes de chars de l’armée rouge alors que nous leur parlons de socialisme, de la condition du prolétariat ou encore de la lutte des classes. À notre avis — et c’est d’ailleurs un des constats qui a mené à la fondation du FAS en tant que tel — le terrain est particulièrement propice au Québec pour ce large chantier que nous lançons : peu de mouvements politiques dans l’histoire récente se sont en effet réclamés du socialisme et le terme reste donc à définir dans l’imaginaire collectif.

Il nous reste finalement à aborder le dernier aspect du mandat du GTCM, celui qui concerne les médias. Comme nous l’avons exposé plus haut, il semble que dans l’ordre capitaliste, toute production de biens culturels dont le message ne cadre pas dans les valeurs défendues par le système se voit privée de tribune, laissant donc un discours, le plus souvent celui de la gauche, en complète sourdine. Cette prise de conscience, nous ne sommes évidemment pas les seul-e-s à l’avoir eue et la multitude de médias indépendants de gauche qui existent au Québec depuis quelques années sont là pour en témoigner. Nous pensons que le constat selon lequel la gauche doit mettre en place ses propres processus de diffusion pour éviter d’être réduite au silence est largement partagé, même si rien de complètement satisfaisant n’a encore été mis sur pied. Pour nous, il est donc nécessaire de donner des moyens de diffusion à tous les projets progressistes et plus particulièrement ceux qui remettent radicalement en question l’ordre capitaliste, notre objectif étant que de nouvelles valeurs s’ancrent dans notre culture collective. La réflexion sur les moyens à prendre pour y arriver est toutefois loin d’être terminé. Le GTCM a déjà organisé une soirée-conférence suivie d’une période de réflexion sur le sujet en février dernier et la participation ainsi que l’intérêt des gens qui y étaient nous ont encouragé-e-s à poursuivre sur notre lancée. Les prochains projets seront évidemment orientés selon l’intérêt des personnes qui choisiront de s’impliquer avec nous suite au lancement du FAS, mais plusieurs choses sont déjà prévues pour cet été.

Bref, nous croyons que c’est en diversifiant ses horizons que la gauche pourra faire passer ses idées hors de ses cercles habituels. Car si certain-e-s parlent pour la gauche radicale de l’absence d’organisation rassembleuse, on oublie souvent que sa portée réelle se limite, depuis plusieurs années, trop souvent à ses propres milieux militants. Et c’est ce qui doit changer. En ramenant les valeurs socialistes dans la culture populaire, les oreilles attentives seront plus nombreuses aux appels à la mobilisation!

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1. Max Horkheimer et Theodor W. Adorno. 1974. La dialectique de la raison : fragments philosophiques. Paris: Gallimard. p. 141.
2. « Saluons l’engagement politique », Texte Collectif dans Le Devoir du 12 mars 2014
3. Horkheimer, Idem., p. 130.