Renouveler le matérialisme : le problème du mode de production


Par Alain Savard

Membre du FAS

La faible perspective révolutionnaire des mouvements sociaux contemporains ne s’explique pas seulement par notre faible capacité organisationnelle ou par les spécificités de la conjoncture historique. Il faut également admettre que l’appareil théorique qui nous permet de comprendre, de critiquer et de dégager des stratégies pour transformer le monde est défaillant. Nous avons le devoir de renouveler nos outils théoriques. À défaut de pouvoir proposer dès aujourd’hui un nouvel ensemble cohérent, le présent texte portera sur la notion marxiste de « mode de production », sur les problématiques qu’il engendre et sur les solutions théoriques possibles pour le remplacer.

Critique de la totalité

La théorie marxiste présuppose généralement le “mode de production” comme la pièce centrale du matérialisme. Chez presque tous les théoriciens marxistes, on comprend le mode de production comme le principe organisateur central des sociétés. Une forte adéquation est alors généralement admise entre le mode de production et la totalité sociale. L’histoire de l’humanité est ainsi comprise comme une succession de modes de production (antique, féodal, capitaliste…) et ce descriptif est jugé suffisant pour souligner les caractéristiques fondamentales d’une société à un moment donné. La première critique que je souhaite apporter concerne l’assimilation du mode de production à la totalité. Deux critiques majeures peuvent être apportées à cette idée.

Une première critique provient des théories féministes. En comprenant le capitalisme comme totalité, on secondarise les oppressions qui ne s’expliquent pas directement par le capitalisme. (oppressions des femmes, des minorités culturelles, des minorités sexuelles, etc.). C’est que si le principe moteur de la totalité sociale est la dynamique capitaliste, ce dernier est alors nécessairement l’explication fondamentale de tout fait social. Les oppressions qui ne sont pas directement liées à l’exploitation salariale deviennent alors des phénomènes de second ordre, des répercussions symptomatiques du capitalisme. Or, cela est problématique sur le plan factuel : une part importante de la littérature féministe et antiraciste tend à démontrer qu’on ne peut, historiquement, réduire ces oppressions au capitalisme. De plus, une telle explication des oppressions non-capitalistes a également pour effet de dévaluer la priorité de lutte contre ces oppressions sous prétexte qu’elles ne sont qu’un symptôme de la “totalité” capitaliste, et que seule la destruction de ce noyau pourrait enrayer le « symptôme ». On ne saurait intégrer adéquatement les perspectives féministes et antiracistes sans remettre en question la centralité du mode de production et son assimilation à la totalité.

Une seconde critique s’adresse aux présupposés philosophiques de la totalité. Ce concept réfère généralement à une vision hégélienne où la totalité est mue par une “logique” qui se déploie et qui donne un sens à l’histoire. Cette idée, on la retrouve chez un grand nombre de théoriciens critiques du capitalisme. Elle se manifeste par une analyse qui comprend le capitalisme comme une structure sociale “totale” caractérisée par une “logique” propre : celle du Capital. Dans cette interprétation, tant les capitalistes que les prolétaires sont aveugles et impuissants face au déploiement des dynamiques du Capital. Cela est vrai dans la wertcritik avec Postone notamment, mais aussi chez une foule de marxistes inspirés par l’école de Francfort et pour qui la notion d’aliénation et les filiations avec Hegel sont des clefs à la compréhension de l’oeuvre de Marx. Aussi séduisantes que puissent être ces théories d’un point de vue philosophique, elles doivent être rejetées. Marx n’a pas critiqué l’idéalisme hégélien pour rien : si une structure sociale existe, c’est parce que des êtres humains l’ont construite. Et si le capitalisme existe, s’il est structuré selon les rapports sociaux qu’on lui connait, c’est bien parce qu’il y existe des gens qui en profitent suffisamment pour oeuvrer à son maintien. Le capitalisme n’est pas mu par la logique abstraite de l’accumulation du Capital, il est mu par l’intérêt matériel de la classe capitaliste à accumuler de la puissance à travers l’accumulation de capital.

Un nouveau matérialisme révolutionnaire doit cesser d’amalgamer la totalité sociale avec le capitalisme et doit cesser d’expliquer le social par des logiques abstraites. À partir de ces constats préliminaires, on pourrait admettre que plusieurs modes de production peuvent cohabiter et que ceux-ci sont structurés par des intérêts de classe. Toutefois, une autre critique fondamentale doit être soulignée.

Critique de la production

Un second problème dans la conception du « mode de production » se situe dans la notion même de « production ». Les écrits des marxistes ne s’entendent pas toujours sur ce qu’ils désignent par cette notion, mais ils tombent immanquablement dans un même cul-de-sac. Le plus souvent, la production est comprise comme l’activité humaine qui a pour but de produire des objets matériels (surtout chez les marxistes au tournant du 20e siècle), ou de transformer la nature (surtout dans la tradition althusserienne). Dans les deux cas, réduire ainsi la sphère de la production mène à une mécompréhension aigüe des dynamiques contemporaines du capitalisme. La généralisation des emplois dans le domaine du service, tout comme l’intensification des efforts des entreprises pour défendre leurs brevets et vendre la connaissance comme une marchandise sont des exemples de phénomènes directement liés au développement du capitalisme qui sont exclus par la définition étroite de la « production ». Autrement dit, si l’on définit le capitalisme comme un mode de production, et que l’on restreint la définition de la production au travail de transformation de la nature/à la production d’objets matériels, alors on ne peut comprendre l’expansion de la puissance capitaliste aux secteurs des services et de la connaissance.

Cette critique va dans le même sens que les thèses des féministes matérialistes (radicales et socialistes) concernant le travail des femmes. Si l’on exclut les services de la sphère de la production, on invisibilise immanquablement le travail domestique des femmes. Pourtant, les marxistes admettent bien que ce travail est essentiel à l’entretien de la force de travail des prolétaires. Or, si on élargit la notion de production pour inclure le travail domestique, alors on arrive à un changement de perspective important. D’une part, si faire le ménage, s’occuper des enfants et faire à manger est une forme de production, alors soudainement, le terme acquiert un sens extrêmement large. On vient à se demander : qu’est-ce qui n’est pas de la production? De plus, en reconnaissant le travail domestique comme un travail productif, il devient alors impossible d’ignorer la présence d’une inégalité au point de vue de la distribution de ce travail – et donc d’un processus d’exploitation qui n’avait pas été perçu par les marxistes.

Conceptuellement, il faudrait alors élargir le sens du terme production pour inclure les services, la production du savoir et le travail domestique. Mais en suivant cette logique, nous sommes forcé-e-s de constater que toute forme d’activité humaine au sens large est un travail productif. La catégorie de service, entre autres, n’a pas de limite. Certaines sphères du social que l’on considérait comme non productives autrefois sont aujourd’hui des éléments largement répandus du processus de valorisation capitaliste. Il n’y a rien qui indique une limite à cette dynamique. Or, si tout est potentiellement productif pour le capitalisme, tout doit également être productif au niveau social en général. Il devient alors difficile pour le marxisme de légitimer sa conception du capitalisme comme mode de production, puisque la production est diffuse dans toute la société et son organisation dépasse largement les sphères contrôlées par le capitalisme. Certes, en prenant le terme de production au sens large, on peut dire que le capitalisme organise la part de l’activité productive sous son contrôle selon des modalités spécifiques. En ce sens, il s’agit bien d’une forme de mode de production. Mais la perspective révolutionnaire n’a pas pour objet la production en tant que telle et la classe capitaliste n’a pas pour intérêt la production en tant que telle non plus. Ce qui nous intéresse, c’est la configuration spécifique du pouvoir sous le capitalisme.

Vers une conception du mode de pouvoir

C’est pourquoi, en m’inspirant des travaux des marxistes politiques (notamment d’Ellen Meiksins Wood), je propose de comprendre le capitalisme non pas comme un mode de production, mais plutôt comme un mode de pouvoir. Dans cette perspective, le capitalisme ne serait pas fondamentalement une manière de structurer la production de laquelle découlerait un rapport de classe spécifique engendrant une exploitation du prolétariat par les capitalistes. Le capitalisme doit plutôt être compris comme une structure d’accumulation de la puissance par une classe dominante qui repose sur un ensemble de rapports sociaux organisant la production de manière à maintenir et à renforcer cette structure. On peut alors admettre une conception de la production très large qui engloberait à peu près toute l’activité humaine. Notre compréhension du capitalisme n’a alors plus besoin de saisir les rapports sociaux contemporains comme étant sous le joug d’une structure totalisante d’organisation de la production. Au lieu de cela, il faut comprendre le capitalisme comme une structure qui cherche à incorporer un nombre toujours croissant de rapports sociaux sous ses dynamiques propres, car du moment qu’une nouvelle sphère de la société y est incorporée, alors la classe capitaliste peut capter une proportion un peu plus grande de la puissance sociale.

Ce changement de perspective pourrait également faire émerger une meilleure compréhension des dynamiques entre l’oppression des femmes et l’exploitation salariale. En tant que mode spécifique de pouvoir, le capitalisme n’explique pas la totalité du social – bien que son influence fait écho sur toutes les facettes de la vie quotidienne. Il est possible que d’autres modes de pouvoir puissent coexister. Or, on pourrait comprendre le patriarcat ainsi. Il s’agirait alors de le réfléchir comme une structure organisant un pan spécifique de l’activité humaine permettant à un groupe spécifique (les hommes) d’obtenir du pouvoir sur un autre (les femmes). Cette structure peut renforcer le capitalisme à certains égards, tout comme elle peut être en compétition sur d’autres plans.

De plus, une telle conception permet d’éviter la dichotomie économie/politique engendrée par la métaphore problématique de la base et de la superstructure. Le capitalisme, en tant que mode de pouvoir, n’est plus sur un plan purement économique. Il devient à la fois économique et politique. L’alternative sociale qui se dessine peut alors éviter de sombrer dans l’économicisme : le socialisme peut être compris comme un mode d’organisation égalitaire du pouvoir. Un lien direct se trace alors entre les conceptions radicales de la démocratie et l’idée générale de la socialisation des moyens de production. Alors que dans la conception classique du mode de production l’organisation sociale de l’économie est détachée du mode d’organisation politique (ou bien ce dernier n’est que le reflet du premier), la notion de mode de pouvoir permet de réfléchir les structures économiques en tant que structures politiques. Le capitalisme se révèle alors être l’incarnation dissimuler des structures politiques les plus autoritaires, et l’horizon émancipateur se dessine autour des principes d’une démocratie radicale.

Ce texte n’est bien sûr qu’un exposé préliminaire. Le but recherché ici est surtout de stimuler la réflexion et de démontrer qu’il est possible de développer des outils théoriques mieux adaptés pour critiquer et transformer la société contemporaine.