S’organiser pour repenser la révolution

L’enrichissement du débat révolutionnaire ne doit pas se limiter à des cercles de lectures, à des panels et à des revues. Il doit s’inscrire dans une pratique révolutionnaire.

Par les membres du FAS

« L’organisation est la forme de la médiation entre la théorie et la pratique. »

– Georg Lukács dans Histoire et conscience de classe.

Présentation de la démarche théorique

Nous sommes nombreux et nombreuses, même si cela n’est pas toujours apparent, à croire qu’une révolution sera nécessaire pour mettre fin aux inégalités sociales, à la crise écologique et aux atrocités de l’impérialisme. On pourrait même dire que notre nombre augmente chaque année depuis le nouveau millénaire – tout particulièrement au Québec. Pourtant, malgré ce sentiment d’urgence, nous sommes dépourvus d’une stratégie globale. Aucune synthèse convaincante n’a émergé depuis le discrédit du Marxisme-Léninisme. Nous marchons à l’aveuglette, guidé par l’espoir qu’un changement est possible, mais sans stratégie ni idées claires de ce que nous voulons.

Le Front d’action socialiste est un pas vers la clarification du projet révolutionnaire et la stratégie pour l’atteindre. Nous ne prétendons pas incarner une nouvelle synthèse ou être capables de tracer le chemin unique, mais nous croyons que la création d’une organisation dynamique, axée sur la réalisation de projets concrets, et offrant un espace de débats nous permettra d’avancer dans la bonne direction.

Trop souvent, nous avons vu des organisations révolutionnaires qui définissaient avec précision leur tendance dès leur formation. Chaque fois, les débats se figeaient autour d’anciennes organisations qui peuplent le cimetière de l’utopie. La question de la stratégie ne se posait alors pas en terme d’analyse de la conjoncture, mais simplement comme une lecture de l’histoire. On situait ainsi sa tendance selon qu’elle appuie la révolution russe jusqu’à l’écrasement des marins de Kronstadt, jusqu’à la mort de Lénine ou jusqu’au révisionnisme de Krouchtchev. On pouvait situer un parti communiste selon son alignement sur les politiques de l’URSS, de la Chine ou de l’Albanie. Les organisations anarchistes, elles, entretenaient le débat entre le plateformisme de Makhno et le synthésisme de Faure et Voline. Nous trouvons cette démarche hautement problématique.

Devant la faiblesse des organisations révolutionnaires au Québec, il faut admettre que personne ne détient de réponse sur la marche à suivre pour mettre fin à l’exploitation capitaliste, à l’oppression des femmes et à la xénophobie montante. La force d’une synthèse révolutionnaire se mesure dans sa capacité concrète à comprendre le monde et à nous outiller pour le transformer. Or, un constat d’échec sur nos stratégies devrait nous indiquer une chose : nos théories sont encore déficientes.

Certes, il faut étudier l’histoire pour comprendre ce qui a déjà été fait et éviter de répéter les erreurs du passé, il ne faut donc pas espérer des stratégies des révolutionnaires du siècle passé qu’elles fonctionneront aujourd’hui. Le contexte culturel, économique, social et technologique a changé. Aucune théorie révolutionnaire ne peut appréhender la réalité sans tenir compte de ces changements.

La solution ne repose toutefois pas dans une activité purement intellectuelle – ce serait là une erreur majeure. Pour construire une théorie révolutionnaire, il faut que celle-ci soit constamment confrontée à la réalité. La pratique révolutionnaire doit prendre le risque de l’échec pour constater ses limites et développer de nouvelles perspectives. Une théorie, aussi élégante soit-elle, n’est jamais révolutionnaire si elle reste confinée aux livres. Or, c’est malheureusement le parcours qu’a pris un grand nombre d’idées depuis les années 1960. Le milieu universitaire s’est graduellement détaché des luttes concrètes et beaucoup d’intellectuels de gauche se sont dorénavant enfermés dans une logique autoréférentielle.

L’enrichissement du débat révolutionnaire ne doit pas se limiter à des cercles de lectures, à des panels et à des revues. Il doit s’inscrire dans une pratique révolutionnaire. C’est ainsi que nous pourrons valider ou invalider ces idées. Pour ce faire, l’organisation révolutionnaire demeure le seul moyen de mettre en commun des luttes sur une multitude de fronts pour en faire des synthèses globales.

Bien sûr, l’indépendance face à toute organisation est une position confortable pour les intellectuel-les, car elle leur permet d’avoir la liberté critique qu’ils et elles souhaitent avoir. Un militantisme à la carte permet de conserver un certain lien avec la pratique politique et donne l’impression de contribuer à la lutte. Toutefois, entre les campagnes contre la guerre, les mobilisations contre des lois rétrogrades et les appuis sporadiques aux mouvements de grève, il n’y a pratiquement aucun lieu où il est question de stratégie. La perspective d’un progrès de la lutte révolutionnaire, d’un horizon d’espoir ne s’en dégage jamais. Le militantisme à la carte nous confine à l’activisme. Il nous confine à être toujours en réaction à l’actualité.

Une synthèse révolutionnaire qui puisse nous ouvrir de nouvelles perspectives stratégiques et qui puisse placer le mouvement à l’offensive pour la première fois depuis longtemps, n’est possible que si une masse importante de gens se regroupent ensemble dans une organisation. Il est vrai que plusieurs des projets réalisés dans une telle organisation pourraient avoir lieu de manière indépendante, mais une structure permanente liant tous ces projets dispose de deux avantages importants. Premièrement, elle permet de centraliser les ressources, nous permettant de nous doter de moyens d’action collectifs plus imposants et de pouvoir mener des projets plus ambitieux. Deuxièmement, le partage constant des expériences sur une multitude de fronts enrichira significativement notre perspective globale. C’est dans ce contexte que se dégagera un lieu de partage pour une multitude de projets séparés et que pourra émerger une discussion d’ensemble sur la stratégie générale.

C’est pour cela que la déclaration de principes du Front d’action socialiste est encore maigre. À défaut d’avoir une grande expérience de lutte, les principes sur lesquels nous pouvons nous mettre d’accord sont encore flous. Mais c’est en luttant que de nouveaux problèmes se poseront et que nous pourrons raffiner ces positions. Au stade où nous en sommes, cette ouverture est une force bien plus qu’une faiblesse : elle garde grande ouverte le champ des possibles synthèses à venir.

C’est aussi dans cet esprit que le Front d’action socialiste est ouvert à collaborer avec d’autres groupes révolutionnaires. Il serait arrogant et contre-productif de croire que notre synthèse partielle est absolument meilleure que les autres. Notre perspective sera confirmée ou infirmée dans la pratique. Cette pratique, si nous voulons aller de l’avant, doit être solidaire et ouverte aux idées divergentes qui s’inscrivent dans une logique progressiste.

Il faut toutefois éviter de croire que solidarité est synonyme d’absence de critique. Le débat est aussi nécessaire que la mise en pratique des idées pour faire avancer la synthèse révolutionnaire. En ce sens, le Front d’action socialiste n’hésitera pas à critiquer d’autres tendances si cela peut engendrer un débat fécond. Les membres du Front d’action socialiste sont libres d’exprimer des points de vue divergents à celle de l’organisation.