Endettement et style de vie : Pour un renouveau de la culture socialiste

Par Emanuel Guay

«C’est exactement, à mon sens, ce qui est si pernicieux dans la morale de la dette : les impératifs financiers essaient constamment de nous réduire tous, malgré nous, à imiter les pillards, à regarder le monde en ne voyant que le monétisable – après quoi ils nous disent que seuls ceux qui acceptent de voir le monde comme les pillards méritent l’accès aux ressources nécessaires pour faire dans la vie autre chose que de l’argent»[1].

– David Graeber, Dette : 5000 ans d’histoire.

La période des fêtes marque, pour plusieurs parmi nous, une hausse significative des dépenses : ces quelques jours se caractérisent en effet par une importante effervescence dans les centres commerciaux, une invitation tapageuse à acquérir de nouveaux objets pour agrémenter nos existences. On peut affirmer, en dernière instance, que le temps des fêtes exacerbe des dispositions économiques inscrites en filigrane dans le tissu du quotidien : cette injonction sourde à définir notre rapport à nous-mêmes et aux autres par l’entremise de nos achats constitue effectivement l’un des axes centraux du style de vie promu par le capitalisme avancé. Si l’on considère que plusieurs de nos achats sont effectués à crédit, nous pouvons nous questionner sur les rapports qui unissent nos habitudes de consommation à la question de l’endettement et de ses conséquences sur nos vies.

Qu’en est-il de la dette privée dans notre pays, dans quelle mesure sommes-nous soumis-e-s à ses effets ? Des statistiques canadiennes récentes parlent d’elles-mêmes : «la dette des ménages par rapport au revenu disponible a augmenté à un record de 164,1% au troisième trimestre de l’an dernier [soit l’année 2013]»[2]. L’endettement des ménages représenterait, selon la Banque du Canada, la principale menace pesant actuellement sur le système économique. En réaction à ces données effarantes, Ed Clark, chef de direction de la banque TD, «a fait valoir que le gouvernement devait prendre les devants car les banques, chacune de leur côté, ne peuvent pas « changer le monde » en encourageant les consommateurs à dépenser moins. « Ce n’est pas possible dans un système capitaliste concurrentiel », a-t-il déclaré»[3]. Il aurait été certainement plus honnête d’affirmer que les banques, et le secteur financier dans son ensemble, n’ont aucun intérêt à nous encourager à dépenser moins. D’une part, l’impératif de croissance économique illimitée repose sur une consommation devant correspondre aux marchandises produites. À ce titre, on se souviendra que la disproportion entre les hypothèques accordées aux ménages américains et leurs capacités réelles de remboursement, à l’origine de la bulle immobilière qui a ravagé le monde en 2008, a été largement provoquée et encouragée par les banques. D’autre part, la dette agit comme dispositif de disciplinarisation de la population.

La dette restreint en effet les opportunités de vie et impose des options, en contraignant notamment de nombreuses personnes à accepter n’importe quel emploi pour assurer son remboursement. La menace du chômage (et du défaut de paiement qu’il implique) agit ainsi comme un principe de soumission de la population aux exigences néolibérales. Comme l’a exprimé succinctement Lazzarato : «Quelle meilleure préparation à la logique du capital et à ses règles de rentabilité, de productivité, de culpabilité, que d’y rentrer endetté ? Le dressage par la dette, qui imprime dans les corps et les esprits la logique des créditeurs, n’est-il pas l’initiation idéale aux rites du capital ?»[4].

La dette est donc un outil au service de l’augmentation des profits privés et du contrôle des comportements de la population. La hausse des inégalités socioéconomiques et la précarisation de masse, qui se sont accrues considérablement depuis quelques décennies au Canada[5], encouragent l’emploi du crédit dans la consommation courante (pour compenser les revenus manquants), ce qui contribue en retour à l’endettement privé. En somme, le déséquilibre entre l’exhortation à consommer incessamment et la possibilité réelle d’en faire autant, plutôt que d’être remis en cause, est actuellement maintenu par la disciplinarisation propre à la dette et à son remboursement obligatoire.

Revenons à notre point de départ : le temps des fêtes porte à son comble les logiques exposées ci-haut, en nous exhortant à exprimer notre affection à l’égard d’autrui par le biais de produits marchands que nous nous procurons souvent à crédit, contribuant ainsi à notre assujettissement par l’entremise de la dette. Pour rompre ces dynamiques, il nous faudra agir à deux niveaux distincts. Individuellement, nous devons nous soustraire au style de vie promu par le projet néolibéral. Ceci implique de réduire notre consommation de marchandises et de s’inscrire par conséquent le moins que possible dans le réseau de pouvoir propre à l’économie de la dette. Collectivement, nous devons contribuer à l’essor d’un mouvement qui luttera contre les avancées de ce même projet néolibéral, de ses techniques disciplinaires et de ses nombreuses conséquences (extension de la logique concurrentielle au détriment de l’enrichissement collectif, saccage de l’environnement, recul démocratique, etc.). Tâchons donc de penser de nouvelles manières d’offrir à autrui, misons davantage sur la qualité du temps partagé que sur l’échange d’objets marchands, laissons les expériences communes primer sur les considérations monétaires, et nous verrons alors se profiler des manières d’être ensemble correspondantes à nos visées politiques.

Car le socialisme, s’il peut effectivement se traduire dans un programme, est d’abord une manière d’être, une pratique qui s’inscrit dans le cours du quotidien et qui permet d’y distinguer de nouvelles possibilités d’action individuelle et collective. C’est par un tel exercice que notre discours se munit d’assises concrètes, que nous pouvons saisir en somme le présent pour éventuellement le changer.

[1] GRAEBER, David. Dette : 5000 ans d’histoire, Éditions Les Liens qui Libèrent, Paris, 2013, p. 476.

[2] LES AFFAIRES (Page consultée le 29 novembre 2014). Surendettement des ménages : Ottawa doit agir, dit le PDG de la Banque TD. [En ligne]. Adresse URL : http://www.lesaffaires.com/mes-finances/immobilier/surendettement-des-menages-ottawa-doit-agir-dit-la-pdg-de-la-banque-td/572119.

[3] Ibidem.

[4] LAZZARATO. Maurizio. Gouverner par la dette, Éditions Les Prairies Ordinaires, Paris, 2014, p. 54.

[5] OECD (Page consulté le 29 novembre 2014). Top Incomes and Taxation in OECD Countries: Was the crisis a game changer? [En ligne]. Adresse URL : http://www.oecd.org/els/soc/OECD2014-FocusOnTopIncomes.pdf.