Le temps des fêtes

Par Lauran Ayotte

Le temps des fêtes est le nom aseptisé que l’on donne à l’ensemble des célébrations religieuses qui ont lieu de la fin décembre au début de janvier. À ce propos, le terme anglais holy/days rappelle de manière explicite cet aspect de notre tradition. Mais plus qu’une question de mots pour l’inclusion des rites et religions durant cette période de l’année, un autre enjeu, peut-être plus important celui-là, est ce qu’est à proprement parler le temps des fêtes. En effet, pour qui et pourquoi y a-t-il un temps des fêtes? Y a-t-on tous et toutes accès? Qui ou quoi décide et circonscrit notre temps de repos et de célébration? Quels liens peut-on faire avec nos vies quotidiennes et notre travail? Bref, notre temps, sa gestion personnelle et collective n’est pas une évidence, mais un sujet à prendre au sérieux.

Le temps des fêtes est un temps pour qui, pour quoi?

D’abord, le temps des fêtes est un temps de célébration : faire la fête est un moment pour se réunir en petits groupes d’ami-e-s, avec la famille et la parenté élargie. Une période où nous essayons de faire bombance, de faire bonne chère, c’est-à-dire de faire de beau et bon repas que nous apprécions. C’est un moment privilégié pour rappeler l’affection que nous avons pour nos proches, souligner leur importance par un cadeau, prendre des nouvelles de leur situation amoureuse, leur santé, ou encore pour parler et échanger sur divers enjeux sociaux et politiques.

Cette période fait souvent ressortir les nombreuses inégalités économiques que nous vivons. Ainsi la surcapacité de consommation et l’incitation à cette surconsommation représentent un aspect de ces inégalités économiques. Tandis que l’impossibilité de consommer constitue l’autre extrême de ces inégalités. Par contre, au-delà de ces inégalités matérielles, il existe une autre inégalité tout aussi réelle, mais beaucoup moins souvent abordée pendant cette période festive, soit le rôle du «temps».

En effet, cette période de fête s’accompagne pour certaines personnes d’une libération de leur temps de travail. Les enfants, plusieurs employé-e-s syndiqué-e-s, ainsi que tous ceux et toutes celles qui réussissent à obtenir un congé pour prendre le temps d’être ensemble bénéficient généralement de quelques jours de repos. Malheureusement, ce n’est pas le cas de toutes et tous. Certains corps de métier ne peuvent s’arrêter, on pense alors aux métiers en lien avec la santé et la sécurité. Par la suite, il y a celles et ceux dont les conditions précaires ne leur permettent pas d’arrêter de travailler. Ici, l’univers de la restauration et des services à la vente, par exemple, ne permettent pas aussi facilement de s’absenter du travail. Pire encore, il y a celles et ceux qui sont les plus désœuvré-e-s, ces personnes sans domicile fixe, ayant des problèmes d’itinérance, où le temps de repos est impossible. L’accès à ces périodes de repos volontaire et agréable n’est donc pas garantie.

Plus pernicieuse encore est l’organisation même de ces temps de repos. Pourquoi et pour qui doit-on arrêter spécifiquement de travailler pour cette période du temps des fêtes? Est-il réellement avantageux d’un point de vue spirituel de concentrer l’arrêt de travail à ce moment-là? De plus, on peut penser que celle et ceux pratiquant un autre culte ne sont pas avantagé-e-s par cet arrêt de travail ou ce ralentissement dans la production. Cela paraît probablement tout aussi arbitraire ou absurde pour celles et ceux qui sont athées. Le temps des fêtes n’apparaît alors plus uniquement comme un temps libéré, au contraire, il structure notre temps de repos. On peut alors se demander si ces temps de repos ne sont pas pensés pour augmenter notre temps de travail et notre productivité. Cette richesse temporelle apparaît alors comme un moyen plus pernicieux pour les possédant-e-s de s’approprier nos vies.

Ce temps injuste, c’est le temps actuellement structuré par l’économie capitaliste. Ce temps capitaliste c’est celui qui nous a été historiquement imposé peu à peu entre le XIIIe et le XIXe siècle. L’imposition d’une vie de misère à des masses d’humains est maintenant abondamment illustrée par les images horribles des travailleurs et travailleuses dans les usines de textiles et les mines de charbon. Si ces images nous paraissent éloignées, voire irréelles, c’est parce que d’importantes luttes syndicales nous ont permis d’obtenir peu à peu la semaine des 40h. Mais voilà que ces gains historiques sont attaqués et chambranlent. La question revient donc, encore : que peut-on faire?

Un temps pour nos fêtes : décoloniser et se réapproprier notre temps de vie

Mais comment revendiquer un temps libre que nous pourrions maitriser et qui soit libre des contraintes provenant des pressions économiques, religieuses, domestiques et coloniales? L’approche la plus radicale est de réduire le temps de travail global. Pourquoi ne pas faire des semaines de 28-24h sur 3 ou 4 jours plutôt que 35 ou 40 h sur 4 ou 5 jours? Après tout, nous travaillons autant et produisons bien plus qu’avant. Nous pourrions remettre à l’ordre du jour une réduction de notre temps de travail. Pourquoi ne pas faire pression à l’aide de votre syndicat pour avoir le droit de choisir votre période de fête ou de célébration.

Et si ces projets peuvent paraître abstraits, rappelons que la libération de notre temps nous permet généralement de nous épanouir dans un ensemble de projets qui n’ont pas à être enchâssés sous le paradigme du travail (et soyons clair, nous ne sommes pas contre celles et ceux qui aiment leur travail, nous demandons simplement que cela ne soit pas notre seule possibilité). Pratiquer des activités sportives, jouer à des jeux de société, apprendre à manipuler un nouvel instrument de musique, lire un livre, faire l’amour, lutter, créer, etc. Voilà un ensemble d’activités agréables, émancipatrices, qui nous amènent vers un plein épanouissement de nos possibilités (notre puissance). Finalement, pourquoi ne pas prendre le temps de discuter de cet enjeu en famille? Prendre notre temps c’est se réapproprier notre temps, décider entre nous ce que nous voulons faire pour le temps qui nous est imparti.