Les lutins du Père Noël ne sont pas au pôle Nord

Par Sarah Girard

Chaque année vient ce moment où nous sommes submergé-e-s par une sorte de frénésie marquée par une course folle. Cadeaux, visites, repas des fêtes nous font courir de tous les côtés dans un maelstrom consumériste. Au Québec, Noël représente une fête centrale de regroupement familial et amical. Le cœur à la fête, l’esprit au don, nous participons à cette frénésie. Mais que cachent ces moments cycliques de réaffirmation du culte de la consommation ? Comment se présente le grand atelier de production capitaliste dans ces temps d’austérité ?

La division internationale du travail à l’heure de la globalisation des marchés

Si on pose le regard du côté de la chaîne de production de tous ces joyaux qui peuplent les nuits magiques du temps des fêtes, on découvre une réalité complexe et peu radieuse. Loin des contes pour enfants, cela va de soi, les marchandises que nous offrons en guise de présents ne sont pas produites au pôle Nord dans les ateliers du Père Noël par de joyeux lutins ! Cependant, tout comme dans les contes de Noël, les produits sont trop souvent fabriqués dans des ateliers remplis d’enfants… Les maux de l’industrialisation capitaliste n’ont pas disparu, ils ont plutôt été délocalisés, à la recherche de force de travail toujours moins coûteuse, toujours plus en marge de ce système économique dont le passé colonial structure nos pratiques de consommation.

Néanmoins, le centre de commande est resté au « Nord », là où sont conçus les objets et les désirs qui animeront notre délire consumériste. C’est aussi au Nord qu’est planifiée une bonne partie de cette production. Le « Sud » représente alors tous ces pays au sein desquels les multinationales contournent les normes locales et nationales de production ou profitent simplement de leur absence, que ce soit en termes de conditions salariale, de conditions de travail ou de respect de l’environnement. En fait, les multinationales tendent à s’émanciper de toutes les contraintes d’encadrement social légitimes au nom du pillage des ressources naturelles qui sont nécessaires à une dynamique exponentielle de production de marchandises, dont la force de travail. Dans ce cycle de production, Noël apparait comme une grande messe de dilapidation, au Nord géographique, des marchandises produites dans les ateliers du Sud. Les échanges de cadeaux de Noël permettent ainsi de réguler la production et d’éviter les crises de surproduction. On peut toutefois s’interroger sur la viabilité écologique et sociale d’un tel cycle ritualisé.

Par ailleurs, les populations des pays du « Sud » se voient souvent dépossédées de leur moyens de production et voient leur dépendance au marché s’accroitre, sans pour autant qu’elles aient les moyens d’accéder aux biens de consommation marchands. En ce sens, plusieurs familles choisissent de tenter l’immigration vers des pays du « Nord » afin de trouver de meilleures conditions salariales en vue d’améliorer leur sort. Cependant, la migration familiale permanente est sévèrement contrôlée, tout comme les demandes d’asile. Les États comme le Canada favorisent plutôt la migration temporaire des travailleurs et travailleuses en vue de combler des pénuries de main-d’œuvre dans des secteurs pour lesquels les conditions d’emplois sont peu attrayantes. C’est donc motivé-e-s par des promesses d’accès à l’immigration permanente et à la citoyenneté, ou par la volonté d’améliorer les conditions matérielles de leur famille, que les migrant-e-s, se trouvent en situation de précarité et de mobilité circulaire. Les espoirs sont alors souvent déçus.

Au Canada, ce sont entre 30 000 et 40 000 travailleurs et travailleuses migrant-e-s qui passent chaque année Noël loin de leur famille. Cette année plusieurs d’entre eux et elles passeront le temps des fêtes à travailler, par exemple en tant qu’infirmières, préposées aux bénéficiaires ou aides domestiques, à s’occuper de ceux qu’on aime, alors que d’autres profiteront de vacances sans doute bien méritées. Le problème avec cette réalité c’est qu’elle met en compétition les travailleurs et travailleuses qui ne possèdent pas les mêmes droits en termes de liberté de circulation, de salaire, de droits d’association ou d’avantages sociaux. Cela se traduit par la multiplication des statuts d’emploi et de citoyenneté : travailleuses domestiques, travailleurs étrangers et travailleuses étrangères peu qualifié-e-s ou qualifié-e-s, résidant-e-s permanent-e-s, immigrant-e-s reçu-e-s, citoyen-ne-s, autochtones. On remarque d’ailleurs que dans les espaces de travail les postes sont souvent distribués en fonction du statut de citoyenneté ou de migration, du pays d’origine et du genre des employé-e-s.

Quelles conséquences pour les marchés du travail canadien… et la résistance ?

Cette organisation de la production mondiale amène son lot de problématiques qui doivent être adressées. Il s’agit d’enjeux complexes touchant tant aux enjeux de la lutte contre l’austérité, de la lutte féministe, de la lutte à la xénophobie et au racisme, ainsi que de la lutte écologique. En effet, il faut repenser la division internationale du travail contre l’exploitation au nom du vivre-ensemble et du respect de l’environnement. Par ailleurs, il faut s’interroger vivement quant à l’orientation que prend la logique du développement économique et qui sert de légitimité à ces systèmes de mobilisation de la main-d’œuvre qui privent les travailleurs de leurs droits les plus élémentaires.

Ainsi, la diversité des statuts légaux a pour effet de créer d’importantes inégalités au sein de la population canadienne. Notamment, plusieurs migrant-e-s n’ont pas accès au régime d’assurance parentale, aux soins de santé ou au régime de retraite alors qu’ils et elles y cotisent. En contexte d’austérité, cela a l’avantage pour le gouvernement de réduire ses responsabilités sociales, du moins tant qu’il en sera ainsi. De plus, on observe que certaines catégories de travailleurs ou de travailleuses migrant-e-s dit peu spécialisé-e-s sont directement dépendant-e-s de leurs employeur-e-s. En effet, ils ou elles ne peuvent pas changer d’employeur-e-s sous peine que leur permis de travail en sol canadien leur soit retiré. Tout en assurant l’assiduité et la « docilité » de la main-d’œuvre, cette situation permet aux employeur-e-s de ne pas respecter toutes les normes du travail. Par exemple, ils ont le loisir de faire travailler les migrant-e-s temporaires des heures supplémentaires sans rémunération adéquate, de leur imposer des sévices physiques et psychologiques, leur refuser des jours de répit, ou encore, refuser de payer les soins en cas d’accident de travail, etc. De cette manière, les employeur-e-s ont le champ libre pour faire pression sur les salaires et conditions d’emplois des autres travailleurs et travailleuses.

Notons d’ailleurs que les traités de libre-échange à venir risquent de contribuer à la pression en faveur de la privatisation des services publics. Cette privatisation permettra alors de favoriser la restructuration de l’État sous-tendue par le discours de l’austérité. En effet, en soumettant encore davantage les emplois liés au secteur de la santé et des soins à la personne au marché et à la sous-traitance, le gouvernement ouvrira davantage les portes du secteur de la santé au recrutement international. Ceci aura sans doute pour effet de faire pression sur les collectifs de travail, les syndicats locaux et leurs revendications. La nouvelle stratégie de privatisation des institutions publiques qui nous menace, en plus de contribuer à la désyndicalisation et à la déliquescence des conditions salariales, va donc s’appuyer encore davantage sur une main-d’œuvre assujettie et sans doute principalement féminine.

On peut y voir là une nouvelle phase de l’expansion du capitalisme qui s’appuie, tout comme c’était le cas pour le colonialisme, sur le pillage de la force de travail féminine, et masculine, des pays du sud par les pays du Nord. Il est impératif de contrer cette dynamique croissante, sans pour autant stigmatiser les travailleurs et les travailleuses migrant-e-s ou s’engager dans une voie marquée par la xénophobie et le racisme sur les lieux de travail. Finalement, la défense des travailleurs et travailleuses face aux attaques en règle de l’austérité doit, entre autres choses, passer par la défense des droits et de la qualité des conditions de travail des migrant-e-s temporaires. Ce n’est pas un enjeu simple. Il demande une ouverture à la communication avec ces groupes de travailleurs et travailleuses souvent marginalisés au sein des collectifs de travail.

Pour Noël, faisons le souhait tous et toutes ensemble d’abolir cette exploitation. Prenons conscience de celles et ceux qui nous entourent et que trop souvent nous ne voyons pas. Et pour le nouvel an prenons la résolution d’unir nos forces avec eux et elles !