Les villes : temples de la consommation

Par Alex Desrochers

Une bonne journée j´vas y retourner
Avec mon bulldozer
Pis l´centre d´achat y vas passer
Un mauvais quart d´heure
– Les Colocs –

La fête de Noël, au-delà d’être un congé férié, au-delà d’être un moment de retrouvailles familiales, s’impose comme la fête de la consommation. Les gens débarquent en trompe dans les magasins dans le but de réaliser leurs achats de Noël et de profiter des « rabais » du boxing day. Un cadeau pour ses parents, un pour son ou sa conjoint-e, ses enfants, ses proches, bref le magasinage du temps des fêtes prend souvent du temps et nous mène d’un commerce à l’autre pour compléter sa liste d’achat. C’est dans ce contexte que les « power center » et les centres d’achat permettent souvent de faciliter le magasinage. Des commerces pour tous les goûts sont réunis dans un même lieu où de nombreux stationnements disponibles sont offerts. Tous les promoteur-e-s de ces quartiers de la consommation planifient et développent ces nouveaux quartiers pour nous donner une expérience magasinage hors du commun. Mais la création de ces temples de la consommation (Dix-30, carrefour Laval, et autres) en périphérie des villes transforment grandement la manière d’habiter notre ville.

Théoriquement, on peut dire que l’aménagement de l’espace permet à la classe dominante de maintenir en place le système. L’aménagement du territoire est généralement utilisée par les élites pour permettre le renouvellement de leur statut de prévilégié. Ainsi, au Moyen âge, la noblesse vivait dans des villes emmurées, à l’abri des assauts des pillard-e-s. Pendant ce temps, les paysan-e-s vivaient à l’extérieur des palissades et étaient par le fait même toujours plus vulnérables aux attaques ennemies. De nos jours, la classe capitaliste ne fait pas exception à cette règle d’or. Elle aménage le territoire en fonction de ses intérêts marchands. Les élites politiques municipales mettent en place de nombreuses mesures pour faciliter l’établissement des entreprises sur leur territoire afin de développer de nouveaux secteurs de la ville. L’attractivité que pouvait avoir le centre des villes est grandement réduite par l’explosion des prix du foncier et des loyers. Le résultat en est que le centre des villes n’a plus la même importance qu’auparavant. Les commerces s’éloignent du centre pour s’établir en périphérie et ainsi profiter d’avantages fiscaux pour augmenter leur marge de profit. Ce déplacement des commerces vers la périphérie des villes transforme de manière importante les habitudes de consommation de la population. Si l’on prend en exemple le quartier Plateau Mont-Royal à Montréal, nous pouvons observer une nouvelle transformation qui s’opère dans ce quartier en raison d’une augmentation drastique du prix du foncier et des loyers. Quartier qui avait fait sa réputation par l’émergence de petits commerces de proximité et par la forte présence d’artistes qui y apportaient une dimension culturelle importante, est en train de laisser la place aux grandes compagnies mainstream. En effet, les prix sont tellement élevés dans le quartier que les petits cafés font maintenant la place aux grandes chaines comme les Starbucks, Tim Horton et autres. Les forces de gentrification que constituaient les petits commerçant-e-s et les artistes se voient maintenant dans la situation inverse où ils sont à leur tour « expulsé-e-s » du quartier.

Il est clair que dans le cadre actuel de la société capitaliste il y a un intérêt pour les « power center » considérant que nos villes sont aménagées en fonction du triomphe de la voiture au détriment des moyens de transport collectifs et actifs. La construction de tout ce réseau routier facilite l’acheminement des biens ainsi que des consommateurs et consommatrices dans ces endroits où il n’y a aucun autre intérêt que de consommer. Contrairement au centre des villes, où la population réside, ces « power center » en périphérie des villes n’existent que pour une seule raison : facilité la consommation. Quoi que le nouveau quartier Dix-30 tente justement de créer un « milieu de vie » pour garder à proximité une clientèle captive. C’est pourquoi il n’est pas rare maintenant que ces mégas projets de quartier de consommation soient aussi accompagnés de condos, d’épiceries, de bars, en plus de toutes les autres formes de commerces. En offrant toutes ces possibilités, les promoteur-e-s immobiliers espèrent profiter de l’affluence de potentiel-le-s client-e-s pour vendre leur concept de développement. Il s’agit ici de « marketing territoriale », c’est-à-dire d’une mise en marché du territoire par le développement de celui-ci comme d’une marque de commerce. Le centre d’achat est devenu la « place publique » parfaite pour le capitalisme contemporain.

Le temps des fêtes constitue un moment idéal pour faire ces constats sur la manière dont nos habitudes de consommation peuvent influencer notre manière d’habiter la ville. Il est intéressant de se questionner sur nos rapports avec le voisinage et sur notre fréquentation des espaces publiques. Il faut arrêter de penser qu’il n’y a pas de raisons politiques à l’aménagement des villes. Il faut arrêter de penser que la seule façon d’aménager l’espace est en fonction de son utilisation optimale. Une ville doit se construire pour répondre aux besoins de la population et non pour écouler la surproduction du capitalisme.

Il faut être clair ici. L’idée n’est pas de faire l’apologie des petit-e-s commerçant-e-s en tant qu’idéal de constitution de l’économie. L’idée est surtout de faire une réflexion sur l’organisation spatiale de notre consommation. Si la petite entreprise ne constitue pas à mon avis le rempart vers la constitution d’une économie socialiste, il est par contre intéressant d’observer qu’il correspond néanmoins à une organisation spatiale à une échelle humaine. Pouvoir avoir accès aux biens de nécessité à prix abordable ainsi qu’aux services publics à distance de marche constitue clairement une avenue vers laquelle il faut miser. En plus de créer des lieux de rencontre entre les citoyens et les citoyennes d’un quartier, cette organisation du territoire favorise aussi une organisation écologique de l’espace dont on ne pourrait se passer dans le futur.

La ville socialiste se doit d’être humaine, écologique, égalitaire ; la ville socialiste se doit d’être. L’aménagement du territoire doit répondre aux besoins des gens, et non aux besoins du système. C’est ça le débat qu’il faut réussir à mettre en place pour améliorer nos milieux de vie.