Partager, ce n’est pas redistribuer

Par Guillaume Vézina

Chaque année lorsque le mois de décembre arrive les petits et les grands deviennent fébriles, les maisons s’illuminent, on chauffe la chaumière et on se prépare au réveillon! C’est le moment de l’année où on retrouve nos familles, que l’on échange des présents et que peu importe ce que l’on reçoit, l’on dit : « Bin voyons! T’aurais pas dû! » et où l’on répond « Ben non c’est rien, ça fait plaisir! ». Ce moment de célébration, de retrouvailles familiales et de partage d’un bon repas, c’est sacré. C’est une démonstration d’amour envers des gens qu’on voit parfois bien peu souvent.

Ce lien, cet amour nous voulons le partager avec nos proches, mais aussi avec l’ensemble de la société. Chaque année, on voit des campagnes de don pour faire des paniers de Noël aux familles les plus pauvres. Chaque année, ces campagnes reçoivent des millions de dollars et permettent à des milliers de familles d’elles aussi partager un bon repas avec les gens qui leur sont chers. On retrouve ce type de solidarité dans toutes les sociétés, de tout temps les gens ont fait appel au don comme façon de créer des liens sociaux et de se rapprocher. Toutefois, le recours à un panier de Noël est un moment humiliant pour une famille qui constate qu’elle est incapable de s’offrir ce moment de réjouissance. Le fait de devoir quémander un panier de Noël ne représente pas un soutien digne de ce nom, ni une opportunité de vie adéquate.

C’est tout de même étrange et problématique qu’en tant que société nous ayons à faire des paniers de Noël pour des milliers de personnes. Non? Lorsque l’on donne aux paniers de Noël, personne ne pense que ce sont des familles profiteuses qui abusent de notre générosité. Personne ne défend l’idée comme quoi il faudrait éviter d’encourager ces profiteurs et profiteuses ou ces paresseux et paresseuses. Pourtant, tout au long de l’année, on entend ce genre de discours partout pour justifier les coupures dans les services publics, à l’aide sociale ou à l’assurance chômage. On nous dit qu’il y a des gens qui abusent du système et qui ne veulent pas travailler. Que ceux et celle qui ne trouvent pas d’emplois, c’est par manque de volonté. Que tout le monde est capable d’avoir une vie confortable avec un peu d’effort.

Il s’agit là de préjugés qui ne correspondent pas à la réalité. En effet, les cas de fraude de l’aide social ne représentent que 3 % des cas et dans 80 % de ces cas, ce sont simplement des erreurs de bonne foi . Des études ont également montré que si le taux de pauvreté restait souvent identique, les gens inclus dans le calcul de ce taux changeaient d’une année à l’autre . Ainsi, l’idée qu’il y aurait une partie importante de la population qui profite du système et qui se conforte dans cette action est simplement fausse. Cette idée apparait réconfortante quand on veut pointer « l’autre » pour expliquer les problèmes de notre société. Ce constat n’empêche pas les gouvernements de continuellement restreindre l’accès aux programmes d’assistance sociale avec pour résultat l’augmentation du recours à d’autres mécanismes de survie comme les banques alimentaires .

On s’est tous et toutes déjà fait raconter l’histoire d’une personne ou d’une famille qui n’a jamais été capable de s’insérer sur le marché du travail et qui dit être bien heureuse de sa condition. Au-delà de la marginalité de ces cas, il apparait plus probable que chaque personne cherche sincèrement une façon de contribuer à la collectivité et de s’accomplir personnellement. Les façons d’y arriver sont toutefois parfois divergentes et elles ne sont pas toutes incluses dans le modèle de société dans lequel nous vivons.

Notre organisation sociale et économique ne valorise que les activités sociales qui sont intimement liées au travail rémunéré et à la consommation. Les luttes féministes nous ont fait prendre conscience d’une foule d’autres activités essentielles au vivre ensemble qui sont peu valorisées comme le ménage, la popote, l’éducation des enfants, etc. Outre ces activités encore trop souvent vues comme la responsabilité des femmes, une foule d’autres activités importantes sont accomplies par des gens, mais celles-ci sont dévalorisées dans la sphère économique. Les artistes, les aidant-e-s naturel-e-s, les gens qui démarrent et entretiennent bénévolement des projets de verdissements, ceux et celles qui ramassent les cannettes vides sur le trottoir, ceux et celles qui vont garder les enfants d’un-e ami-e, etc. Toutes ces personnes contribuent à ce qu’on ait un meilleur milieu de vie. La société n’arrive pourtant pas à valoriser leur travail.

Les paniers de Noël sont une trace de notre volonté de construire une société plus juste, mais ils sont aussi le signe de profondes inégalités. D’un côté, il y a des gens qui donnent parce qu’ils et elles ont les capacités financières de le faire et le font parce qu’ils et elles se sentent lié-e-s à l’ensemble de la société incluant les plus pauvres. De l’autre, il y a les plus pauvres qui n’ont pas la capacité financière de contribuer à cet effort de don collectif. Ils et elles sont restreint-e-s à ne pouvoir que quémander de l’aide. Pour changer cette situation, il faut reconnaitre le caractère artificiel de l’économie capitaliste basée sur la production et non sur les besoins. Ensuite, il faut construire un système économique qui sera au service de la population et non une population au service de la croissance économique. Cela passe notamment par une gestion collective et démocratique de l’État et des entreprises. Il faudra anticiper et envisager la production nécessaire, ainsi que de la redistribution des profits engendrés par celle-ci. En impliquant réellement tout le monde dans les processus économiques, cela concrétiserait dans le travail et l’action commune les pratiques de solidarité qui sont issues des paniers de Noël. Cela donnerait aussi un caractère permanent à cette solidarité, tout en lui retirant son aspect humiliant.

Comme société nous avons le choix, soit on continue à chercher des poux où il n’y en a pas ou l’on cherche à construire une solidarité qui perdure plus qu’un seul mois par année. Sans faire la la liste des alternatives qui peuvent nous permettre de redistribuer la richesse, peut-on s’entendre que tout le monde devrait avoir droit à des moments de réunions familiales sans avoir à s’humilier en allant quêter un panier de noël!